Vieux
je suis vieux
c’est parce que je me suis senti vieillir
hier encore j’avais mon aller-retour entre 7 et 9 ans
et j’approche aujourd’hui cet âge inconnu
pour être précis
je suis un être de physique chimie
depuis 37 ans neuf mois des jours
c’est une question légale
et la loi de nos jours est scientifique
je suis vieux
j’attendais cela avec une impatience
qui ressemblait à un refus dans sa violence
c’est un goût étrange dans la bouche
quasi-asiatique aigre-doux
désormais j’aime le vent
et les nuits de pleine lune en hiver
lorsque sous la sphère du ciel
les cirrus sillonnent l’espace dégagé
je regarde longtemps leur vaste voyage
en me sentant heureux
je suis vieux
j’ai donc des choses à dire brutalement
mais j’ai tout oublié
il me faut rattraper les mots
dans mes trous de mémoire
si je veux parler
je n’ai jamais été quelqu’un
depuis l’enfance
je n’ai jamais senti
mes sens tous ensemble
je voyais sans saveur
j’écoutais sans parfum
je faisais l’amour sans peau
et les nuits de pleine lune en hiver
lorsque sous la sphère du ciel
le vaste voyage des cirrus m’envoûtait longtemps
je le voyais beau comme une sculpture de gaz
plat comme un mauvais tableau
la profondeur de l’espace dégagé
c’est maintenant
cette caresse de l’univers
et sa parole silencieuse qui me rassure
je suis d’ici
de ce monde matériel et incertain
de cette famille sans ressemblance
innombrable à l’ordre encore obscur
frères atomes cousines stellaires
le ciel et la mer
la terre et le vent
mon corps s’assouplit qui vient des ancêtres animaux
et mon esprit des montagnes et des falaises
maintenant se tempère et marche vers le midi
mon enfance fut un bonheur sans réponse
heureusement je vieillis
Frédéric Sorgue
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